Le briquet rouge

Il ne savait pas ce soir ce qui l’attendait au moment où il tournait la clé dans la serrure. Il ne savait pas tandis que les secondes furtives le séparaient de ce moment ultime. Encore un bref instant tandis qu’il ouvrait la porte de son appartement mais le froid venu de nulle part l’arrêta court.

Quelque chose était en train de se passer. Maintenant, il le sentait. Quelque chose dans l’air de cet escalier maussade avait changé. Il tourna la tête et inspecta méticuleusement les portes closes de ses voisins devenus subitement silencieux.

Quelque chose se produisait. Les couleurs projetées par les rayons faibles à travers la fenêtre du palier semblaient plus ternes que d’habitude. La couleur des murs paraissait jaunâtre.

Puis, d’un geste imaginaire, il balaya les doutes qui l’avaient envahi et ouvra la porte de son appartement.

Il entra, tentant de se remettre de cette étrange émotion, puis accrocha sa veste au porte-manteau. Il enleva ses chaussures, ce moment si bref mais si intense qui indiquait qu’il était désormais protégé et coupé de la jungle urbaine.

Le contact de ses pieds sur le sol créa un sentiment de bien-être. Et afin de prolonger ce sentiment, il retira aussitôt ses chaussettes en se dirigeant d’un pas rapide vers la chambre afin d’y jeter ses chaussettes encore humides de sa transpiration.

Mais quelque chose s’était produit. Et même s’il tentait de l’ignorer, cela n’allait pas tarder à lui sauter au visage.

Le doute revenait, s’installait, s’infiltrait dans toutes les cellules de son corps au point qu’il sentit des gouttes de sueur naître sur son front. Il crut qu’il avait chaud mais la douleur au creux du ventre lui rappela la vive émotion.

Il se tourna lentement et traversa le sombre couloir. « Je devrais vraiment changer l’ampoule… » pensait-il, comme si cette obscurité pouvait être le début de sa perte.

Il arriva dans le salon et vit sur la table… un briquet rouge.

Soudain, il hurla:

_ NOOOOONNN !!!!

Ses jambes se mirent à trembler. Dans cet appartement fraîchement nettoyé, il ne tenait plus. Il regarda vers la cuisine et hurla à nouveau !

_ La vaisselle est lavé !!!!

L’émotion était si forte qu’il se laissa tomber sur le fauteuil. Et là, il se pencha de nouveau vers ce fameux briquet. Parmi des milliers, il pouvait le reconnaître. Ses courbes, sa taille, sa couleur… rien ne le différenciait des autres si ce n’était qu’une petite tâche blanche trônait en son centre. Une petite marque, la marque du diable qui indiquait que c’était bien ce briquet-là et pas un autre.

L’odeur des bougies parfumées le prenaient aux narines. Tous ses sens le chamboulaient complètement. Il ne se souvenait pas avoir acheté ces bougies mais il se souvenait bien de ce briquet.

Une semaine plus tôt, ce briquet attendait sagement sur l’étale de ce kiosque qu’un vague client jette son regard sur lui. Il attendait depuis qu’il avait quitté les cartons, depuis qu’il avait rebondi au rythme de la longue route qui l’avait éloigné de cet entrepôt.

Il était posé à côté des autres briquets et il regardait les autres partir avant lui.

Il lui semblait que le temps serait bien long avant qu’il ne puisse libérer, à son tour, le gaz qu’il renfermait. De temps en temps, il s’oubliait et semblait dormir, n’entendant plus les pas irréguliers des divers clients qui passaient.

La radio diffusait les informations régionales entre deux plages de musique. Le commerçant, à la voix rauque, répondait parfois si fort que le briquet sursautait avec les autres.

Mais ce jour-là, ce ne fut pas la forte voix du commerçant qui le fit sursauter. Il fut tout simplement arraché du support en plastique qui le portait. Il ne comprit rien avant qu’elle ne le regarde.

Lorsqu’il fut pris entre ses doigts, il s’aperçut qu’une femme l’observait en souriant.

Ce comportement lui paru étrange. Depuis tout ce temps qu’il voyait ses confrères partir, il savait qu’il aurait déjà dû se trouver au fond d’un sac ou d’une poche.

Mais non. Elle le regardait en souriant puis elle sortit de son sac un stylo correcteur et traça sur son centre une petite marque blanche. Il sentit son souffle chaud lorsqu’elle souffla sur lui pour accélérer le séchage.

Aussitôt, elle alluma une cigarette et le briquet fut heureux de libérer enfin son précieux gaz. Il s’attendait à atterrir dans son sac mais non.

_ Tu sais ! disait-elle, quand tu le verras sur la table de ton salon, ça voudra dire que j’ai gagné.

Le briquet fut tendu vers un homme, cet homme même qui était affalé sur le fauteuil et qui l’observait d’un regard perdu.

Oui, elle avait gagné. Éric commençait à comprendre ce qu’il s’était produit. Cet instant auquel il ne croyait pas était désormais inscrit dans le temps.

Il se pencha vers le briquet et vit alors une petite lettre qu’il n’avait pas aperçue plus tôt.

Sous le briquet rouge se cachait une lettre que Mélissa avait noté sur cette feuille rose de correspondance qui venait certainement de ce bloc dont il se moquait encore la veille, entre deux verres de rhum orange. Il l’ouvrit et découvrit que Mélissa se vantait de sa victoire, ajoutant qu’elle souhaitait qu’il utilise le briquet rouge pour allumer les bougies qu’elle venait d’acheter.

Elle venait d’emménager chez lui.

Catégorie Nouvelles
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